Lire, Voir, Ecouter…

Critiques littéraires, cinématographiques et musicales

Le cas Sneijder – Jean-Paul Dubois

Classé dans : Littérature générale,Livres — 14 janvier, 2012 @ 11:33

Le cas Sneijder - Jean-Paul Dubois dans Littérature générale cas_sneijder2-204x300Quatrième de couverture :

Victime d’un terrible, et rarissime, accident d’ascenseur dans une tour de Montréal, Paul Sneijder découvre, en sortant du coma, qu’il en est aussi l’unique survivant : sa fille bien-aimée, Marie, est morte avec les autres passagers. Commence alors pour Paul Sneijder une étrange retraite spirituelle qui le conduit à remettre toute son existence en question. Tout lui devient peu à peu indifférent jusqu’au jour où, à la recherche d’un job, il tombe sur l’annonce qui va lui sauver la vie…

Ma critique :

Ce roman baigne dans une étrange atmosphère : l’horrible accident qui fait basculer la vie de Sneijder est tragique sans ambiguïté, et on s’attend à assister à la lente résurrection psychologique d’un homme brisé, aux deux sens du terme.

Le « cas Sneijder » est beaucoup plus complexe. Avant même l’accident, certains éléments de la vie de ce personnage renseignent sur la faiblesse de son caractère, notamment au détriment de sa fille. On ne devrait donc pas être étonné que, après le drame, son deuil prenne une tournure aussi… atypique : au lieu de développer une phobie des ascenseurs, il se passionne pour l’histoire et la technique de cet accessoire urbain, qu’il semble peu à peu idolâtrer plutôt que rejeter. Puis il se reconvertit professionnellement d’une façon pour le moins surprenante, et semble y trouver un certain plaisir teinté de dégoût.

Ce dernier point résume à lui tout seul le dernier roman de Jean-Paul Dubois : le personnage principal semble « incompréhensible », aussi bien pour son entourage que pour le lecteur. On ne comprend ni sa passivité excessive, ni ses choix souvent masochistes en apparence – comme s’il voulait se punir de la mort de sa fille alors que lui-même a survécu -, en tous les cas ses motivations demeurent mystérieuses. C’est sans doute la raison pour laquelle on a du mal à s’intéresser à son sort : le seul sentiment fort qu’il inspire au lecteur est une énorme envie de le secouer pour qu’il se défende contre un entourage abject – trop abject, d’ailleurs, pour qu’on y croie vraiment – qui ne fait que l’enfoncer dans son malheur. La mollesse du « héros » et le caractère extrême des autres personnages empêchent une réelle immersion dans le roman, qui par ailleurs ne manque pas d’intérêt de façon ponctuelle.

Terrienne – Jean-Claude Mourlevat

Classé dans : Non classé — 9 janvier, 2012 @ 9:45

TerrienneQuatrième de couverture :

Tout commence sur une route de campagne…

Après avoir reçu un message de sa sœur, disparue depuis un an, Anne se lance à sa recherche et passe… de « l’autre côté ». Elle se retrouve dans un monde parallèle, un ailleurs dépourvu d’humanité, mais où elle rencontrera cependant des alliés inoubliables. Pour arracher sa sœur à ce monde terrifiant, Anne ira jusqu’au bout, au péril de sa vie.

Elle se découvrira elle-même : Terrienne.

Vous ne respirerez plus jamais de la même manière.

Ma critique :

Superbe roman, publié dans une collection jeunesse, mais qui intéressera tout autant les lecteurs adultes friands d’un genre à mi-chemin entre le fantastique et la science-fiction. Les personnages sont crédibles, on ressent tout de suite beaucoup d’empathie pour eux : on a l’impression de marcher aux côtés d’Anne, la jeune héroïne – 17 ans – et de chercher sa sœur avec elle tout en luttant désespérément pour ne pas finir ses jours dans ce monde parallèle cauchemardesque.

Cet « autre côté » est en effet aseptisé dans tous les sens du terme, aussi bien physique que psychologique : ni la saleté, ni les microbes, ni le doute ou les sentiments en général n’y ont une place, dans leur recherche d’un monde parfait cette société s’est robotisée à l’extrême, nous faisant apprécier par comparaison odeurs pestilentielles, bruits horripilants et incivilités de toutes sortes. Il y a chez l’auteur une volonté évidente de mettre en garde contre la tentation d’un « monde parfait » susceptible d’évoluer en dystopie.

Si ce roman vous plaît, je ne saurais trop vous recommander la lecture du Combat d’hiver, ainsi que de La rivière à l’envers – en deux tomes – toujours de Jean-Claude Mourlevat.

Ne les crois pas – Sebastian Fitzek

Classé dans : Livres,Polar / thriller — 7 janvier, 2012 @ 10:24

Ne les crois pas - Sebastian Fitzek dans Livres 9782253158370-185x300Quatrième de couverture :

Yann May, un célèbre psychologue berlinois, est au téléphone avec Leoni, sa fiancée. La liaison est mauvaise. Pourtant il l’entend dire : « Ne les crois pas. Quoi qu’ils te disent… ne les crois pas… » Alors qu’il est encore en ligne, un policier sonne et lui annonce la mort accidentelle de Leoni, une heure plus tôt…

Huit mois ont passé. Ira Samin, une psychologue de la police, a décidé d’en finir. Mais, alors qu’elle s’apprête à passer à l’acte, un de ses collègues vient la chercher pour l’emmener dans une station de radio. Un forcené s’est retranché dans un studio et menace d’abattre ses otages.

Ma critique :

Le pitch est alléchant, les premiers chapitres ne le sont pas moins : écrit à la manière rapide et nerveuse d’un scénario, le roman nous embarque dès le départ dans une histoire qui mérite bien son appellation de thriller. La forme correspond d’ailleurs à ce genre : les chapitres sont assez courts et sautent d’un personnage à l’autre, dans la plus pure tradition des pages-turners. De plus, les personnages vivent des drames humains qui créent une certaine empathie pour eux et donnent d’autant plus envie de les suivre jusqu’au bout.

Mais à mesure que l’histoire se déroule, un certain nombre d’invraisemblances sautent aux yeux du lecteur, qui aura de plus en plus de mal à y croire. Le phénomène ne fait que s’aggraver, si bien qu’on finit le livre surtout par curiosité, pour voir comment l’auteur va « s’en sortir » plutôt que par intérêt réel pour le destin des protagonistes. Les scènes d’actions s’enchaînent à une telle allure vers la fin qu’on a plus l’impression de regarder un film hollywoodien que de lire un roman… allemand en l’occurrence !

Il n’en reste pas moins que Ne les crois pas offre un bon plaisir de lecture, parfait pour se détendre sans trop fatiguer ses neurones.

Et c’est reparti…

Classé dans : Non classé — 7 janvier, 2012 @ 9:56

Après une légère interruption de… voyons… trois ans, tout au plus, je poursuis l’édition de ce blog. Eh oui, cela faisait partie de mes bonnes résolutions pour 2012 (sûrement la seule que je tiendrai d’ailleurs) ! N’hésitez pas à laisser vos commentaires sur nos lectures communes !

Infréquentable – Bénabar

Classé dans : Non classé — 4 janvier, 2009 @ 1:38

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L’effet papillon
Allez !
Les numéros
Malgré tout
Tout vu, tout lu
Pas du tout
Où t’étais passé ?
Voir sans être vu
A la campagne
Les reflets verts
Si j’avais su
Infréquentable

Sorti le 13 octobre de cette année, Infréquentable est le cinquième album de Bénabar, après La p’tite monnaie (1997), Bénabar (2001), Les risques du métier (2003) et Reprise des négociations (2005). Très attendu, ce dernier opus a suscité beaucoup de critiques, des plus élogieuses aux plus négatives. Ces dernières reprochaient surtout à l’album d’être « différent », et à son auteur d’avoir « changé ». Bénabar avait pourtant prévenu : il voulait éviter de « faire du Bénabar », de réutiliser les vieilles recettes qui avaient fait leurs preuves ; son nouveau disque serait plus orienté que les précédents vers la variété, la pop… Autant d’avertissements qui, tout en rassurant peut-être le grand public, pouvaient légitimement inquiéter les plus puristes des « bénabarges », selon l’expression consacrée. Et avouons-le, la découverte du premier single, L’effet papillon, a plutôt renforcé notre inquiétude…

L’effet papillon évoque pêle-mêle les grands problèmes qui secouent notre planète – effet de serre, crise financière, mondialisation à outrance - et ceux qui, d’une portée bien moindre, atteignent certains individus dans leur vie de tous les jours : « aventure extra-conjugale« , coup de soleil, retrait de permis après une nuit de beuverie… Tous ces maux, graves ou bénins, sont le produit de cet effet papillon qui, pris dans son acception la plus courante – « petites causes, grandes conséquences » - nous confronte à notre sens des responsabilités. Le texte est bon, comme on peut l’attendre de son auteur, et exprime des idées fortes parfois sur un ton grave :

Le choix de quelques uns
Dans un bureau occidental
Bouleverse des millions de destins
Surtout si le bureau est ovale

Souvent malicieusement :

Quand le financier s’enrhume
Ce sont les ouvriers qui toussent
C’est très loin la couche d’ozone
Mais c’est d’ici qu’on la perce (…)

Avec les baleines on fabrique
Du rouge à lèvres, des crèmes pour filles
Quand on achète ces cosmétiques
C’est au harpon qu’on se maquille

Mais la musique et les arrangements lorgnent trop du côté de la « variét’ » des années 70, avec un refrain qu’on retient par coeur après quelques écoutes à peine. Le rythme un peu disco évoque d’ailleurs la chanson Maritie et Gilbert Carpentier de l’album Reprise des négociations, bel hommage de Bénabar aux chanteurs et à la télévision des seventies ; dans ce cas précis, l’arrangement s’accordait parfaitement avec le contenu. Sans être désagréable à écouter, la version studio de L’effet papillon sonne un peu trop comme un morceau « efficace », c’est-à-dire calibré pour la radio. La version live à la télévision est déjà beaucoup plus intéressante, et on peut imaginer qu’elle le sera encore plus sur scène.

Bénabar évoque d’autres travers de notre société, graves ou plus légers : dans Les numéros, il dénonce la place omniprésente des chiffres dans notre vie de tous les jours et la quasi-obligation pour nous de retenir un grand nombre d’entre eux :

Une fois retenu
Le numéro de la rue
Le numéro de portable
Et de Sécu (…)

Y en a des faux, y en a des verts
Des numéros, y en a tant

Au détriment de notre équilibre psychologique et de notre sens du jugement :

On en oublierait presque
Le numéro d’équilibriste
Le seul qui compte
Et qui consiste
A pas tomber

Le texte, sur un ton très ironique, joue beaucoup sur notre mémoire collective et les associations d’idées qui s’y rattachent, mêlant entre autres « le numéro du roi qui s’est fait couper la tête« , « les sonates et les huitres« , et une célèbre maxime liée à l’amour… La musique s’accorde parfaitement bien aux paroles, avec une belle mélodie et un arrangement « sautillant », à base de piano et de batterie. Une réussite, très agréable dès la première écoute et qui se révèle encore plus intéressante par la suite.

Notre société un peu factice engendre des personnages au comportement parfois extrême, à l’image du « héros » de Tout vu, tout lu, « beau parleur » et « menteur » qui se raconte sans complaisance. Son but :

Je veux pouvoir briller
Qu’on m’écoute, qu’on m’accepte
Qu’on voie que moi

Mais il ne se fait pas la moindre illusion sur l’effet que produisent ses fanfaronnades :

J’y étais, j’ai tout vu
J’ai tout lu et j’ai tout fait
J’étouffe encore parfois
Mes mensonges trompent que moi

Il se justifie en invoquant la loi de l’offre et de la demande :

Je donne aux gens ce qu’ils veulent
Du croustillant, du people

Et sa propre condition, peu attirante « au naturel » :

Mon agenda est vide, si c’est la vie qu’j'mérite
J’en veux pas

La chanson Tout vu, tout lu décrit le narrateur sous un jour plutôt défavorable, avant de nous révéler son vrai problème : sa mythomanie n’est qu’un moyen de combattre la solitude qui menace tout anonyme dans notre société. La mélodie et le rythme plutôt joyeux compensent le sérieux du propos, et font de cette chanson une excellente « comédie dramatique » proche des films de Claude Sautet – le réalisateur préféré de Bénabar – avec le même genre d’humour et d’émotion qu’on peut retrouver dans César et Rosalie, par exemple. On imaginerait presque Yves Montand dans le rôle principal !

Le personnage central de Voir sans être vu, plus timide, ne sait pas gérer sa solitude : il se contente de rêver d’un contact avec un de ses voisins, qu’il croise pourtant régulièrement dans l’escalier :

Mon courage à deux mains
J’aimerais serrer la sienne
Lui dire « nous sommes voisins
Et j’habite au cinquième »

Mais faute de trouver ce courage, il choisit de « quitter » ses semblables, ne leur laissant qu’un vague remords :

« Ah bon, tu ne le connaissais pas non plus
Faut dire qu’il était discret, si on avait su »

Pourtant il ne leur en veut pas, conscient de n’avoir rien fait lui-même pour aller à leur rencontre :

Je ne reproche rien à personne
A aucune femme, à aucun homme
Je suis un figurant, c’est tout
Pas transparent, juste un peu flou

Voir sans être vu traite bien sûr de la solitude que subissent certains de nos concitoyens alors qu’ils vivent en immeuble et dans de grandes villes, mais dans un anonymat qui leur devient peu à peu insupportable, jusqu’à tomber dans la dépression. Malgré un thème délicat à traiter et une fin particulièrement pessimiste, la chanson ne sombre jamais dans le mélo, grâce à un texte simple au niveau formel mais percutant, et à une musique assez dépouillée – guitare et batterie essentiellement. L’interprétation de Bénabar, sobre et intense à la fois, s’accorde parfaitement avec la personnalité discrète et tourmentée du narrateur.

Allez ! traite aussi de la dépression, mais sous une forme plus légère – si on peut dire. Pourtant le sujet ne l’est pas : le narrateur tente de consoler un ami victime d’ »une bonne petite dépression« , sur un ton dans l’ensemble assez décalé. La chanson marque le grand retour de la célèbre Muriel – si, si, celle du Psychopathe et de Dis-lui oui ! – très inquiète du comportement de son copain :

Au début ça l’a fait marrer
Que t’apprivoises une mouche
Mais pourquoi t’as décidé
De la baptiser « balle dans la bouche » ?

L’auteur est passé maître dans l’art de jouer le chaud et le froid, et réussit à nous émouvoir entre deux gags absurdes :

Je ne demande qu’à te croire
Tu dis que tout va parfaitement
Ce serait plus convaincant encore
Si tu l’disais pas en pleurant

L’histoire évoque irrésistiblement le Jef de Jacques Brel (1964) et le Manu de Renaud (1981), deux chanteurs dont Bénabar connaît très bien le répertoire. Il ajoute à sa version un humour qu’on n’attend pas sur un tel sujet, sans sacrifier l’émotion pour autant. Il est à peu près impossible de déterminer si cette chanson est drôle ou triste, tant l’auteur réussit à brouiller les pistes !

L’amitié est aussi au centre de la chanson Où t’étais passé ?, bien que ce ne soit pas évident au début :

Je sais que t’étais avec lui (…)

Tu le connais à peine
Et tout nouveau, tout beau
Je ne te fais pas de scène
Qu’est-ce que tu trouves à ce blaireau ?

Avant que le personnage auquel s’adresse le narrateur soit identifié clairement :

Maintenant tu dois choisir
C’est moi ou c’est lui
Il est grand temps de nous dire
Qui c’est ton meilleur ami ?

La chanson joue beaucoup sur les mots, empruntant à la fois au vocabulaire amoureux (« Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ?« ) et aux expressions viriles, voire un peu vulgaires, pour faire de l’histoire un sketch savoureux sur l’aspect possessif que peut revêtir l’amitié. Là encore, on hésite entre plusieurs sentiments pour le personnage principal, qui apparaît à la fois comme horripilant et attendrissant, avec sa peur d’être supplanté par « le mec d’un soir » dans le coeur de son meilleur ami… Bénabar joue avec nous jusqu’au bout, nous assenant une chute qui ne sera pas dévoilée ici… A découvrir d’urgence !

Le thème de l’amour est présent aussi dans l’album, quoique sous une forme plutôt pessimiste : deux des trois chansons qui s’y rapportent traitent de rupture. Dans Les reflets verts, un témoin extérieur parle à un homme en cours de séparation, et constate que le regard de sa compagne a bien changé depuis que rien ne va plus entre eux :

Tes quelques kilos en trop
Qu’elle appelait des « poignées d’amour »
Maintenant elle appelle ça « être gros »
En général, elle te trouve très lourd

Et en conclut tristement que :

Le jour où elles reprennent tout
Plus de reflets verts, c’est tant pis pour nous
Nos défauts redeviennent des défauts
Nos poignées d’amour, des kilos en trop

Le texte est beau, bien écrit et bien construit, mais il souffre d’un arrangement un peu mou, qui se marie mal avec l’ironie omniprésente dans ce constat amer. Car l’homme ne s’est jamais fait la moindre illusion sur lui-même : « Nous, on savait avant« …

On ne peut pas en dire autant de Si j’avais su, l’autre histoire de rupture de l’album : l’intro musicale, très rock, surprend quelque peu de la part de son auteur ! Le reste est à l’avenant : du rock, on passe à un arrangement évoquant vaguement les séries américaines (et plus précisément La croisière s’amuse !), pour accompagner un texte honnête mais d’un niveau nettement inférieur aux productions habituelles de Bénabar. A oublier… d’autant que Si j’avais su précède directement Infréquentable, dernière chanson de l’album qui lui donne son titre, et sûrement la meilleure de l’ensemble !

Dans Infréquentable, il s’agit aussi d’amour : la chanson est constituée d’une déclaration enflammée et constituée à 100% d’arguments… négatifs pour l’amoureux transi ! En effet, le soupirant est fier de ses défauts :

Au lieu d’rougir de tous mes vices
J’voudrais en plus qu’ils soient versa

Dans la mesure où il sait qu’ils sont tous focalisés sur l’amour (presque) sans espoir qu’il porte à l’élue de son coeur :

Je suis un félon et un traître
Pour que tu me prennes la main
Je pourrais même peut-être
Donner l’adresse de Jean Moulin

Je suis égoïste et avare
Ça non, je ne te partagerai pas

Et pour le cas où l’objet de tant d’amour n’aurait pas compris le message, il lui précise :

Moi, l’impatient compulsif
Je t’aime bordel, c’est clair et net
Je suis grossier et agressif

L’originalité de la démarche mériterait à elle seule qu’on la salue, mais la réalisation dépasse encore l’idée initiale : le texte est un brillant exercice de style, qui réussit l’exploit de rester toujours cohérent malgré la contradiction de départ. Soutenu par une musique dynamique et rythmée, il bénéficie en outre d’une interprétation pour le moins énergique de la part de son auteur, qui « se lâche » particulièrement dans ce morceau. On attend avec impatience la version live

Bénabar l’a assez répété au cours de sa promotion : non, il n’est pas vraiment infréquentable, beaucoup moins en tout cas que le personnage de sa chanson. Mais, bien conscient de ses tares et défauts, il n’hésite pas à pratiquer l’auto-dérision. Dans A la campagne, fort de son expérience de Parisien propriétaire d’une maison de campagne, il répertorie les clichés qu’entretiennent les citadins à l’égard du monde paysan. Notamment sur cet instinct inné de l’homme de la terre par rapport à son environnement naturel :

A la campagne
Quand on est citadin
A la campagne
On demande au paysan
Le temps qu’il fera demain.

… qui, comme chacun le sait, lui permet de vivre en parfaite harmonie avec son milieu :

A la campagne
C’est la fête aux clichés
La qualité de vie
Et le rythme des saisons

L’homme de la ville, lui, se sent beaucoup moins à l’aise dans cet élément qu’il perçoit parfois comme hostile, particulièrement la nuit avec tous ces « bruits dans la maison / Et dehors dans la forêt » qui le font « flipper« . Pourtant, il rêverait de ressembler au modèle paysan tel qu’il le conçoit naïvement, à travers la télévision entre autres :

Ça me donne envie
D’être robuste et taiseux
Le patriarche bourru
D’une série de l’été de France 2

A l’instar de beaucoup de chansons de Bénabar, A la campagne démarre « en douceur », avec des clichés tout à fait raisonnables – ceux que n’importe quel citadin pourrait exprimer spontanément – pour finir d’une façon beaucoup plus caricaturale, avec un Parisien qui tente même de  »parler terroir » dans un patois régional… très personnel ! Le rythme accélère à mesure que le texte gagne en loufoquerie, et le tout est soutenu par un arrangement à base de piano, guitare et accordéon aux résonnances assez « folkloriques », parfaitement adapté au contexte. Drôle, entraînant et « réaliste » à sa façon, A la campagne est particulièrement réussie. Cette chanson a d’ailleurs été choisie comme deuxième single de l’album, après L’effet papillon.

Dans Pas du tout, Bénabar se met en scène d’une façon plus explicite encore, en nous apprenant dès le début de la chanson que son personnage est connu ; il est surtout plein de certitudes, notamment au sujet d’une fille croisée dans un lieu public :

A tous les coups elle m’a vu
Elle fait genre je l’ai pas reconnu

La pauvre n’ose pas m’aborder
Elle doit être intimidée

Tout au long de la chanson, ses certitudes sont systématiquement démenties par la foule qui lui assène en choeur après chaque affirmation péremptoire : « Pas du tout !« . Y compris dans la dernière partie, où l’identification à l’auteur devient évidente :

J’ai des raisons d’être fier
Ma chanson elle est super

Pas du tout ! est le seul morceau de l’album dont la musique n’ait pas été composée par Bénabar, mais par Louis Chédid. Les deux hommes se sont rencontrés à l’occasion de la comédie musicale Le soldat rose, dans laquelle Bénabar jouait le rôle d’un chimiste légèrement… décalé ! A l’image de cette chanson en forme de clin d’oeil, qui brocarde nos préjugés les plus tenaces – qui n’a jamais attribué à une connaissance des sentiments qu’elle n’a jamais eus ? – tout en donnant l’occasion à son auteur de se caricaturer en tant que vedette de la chanson. Le résultat est drôle, très dynamique, et devrait donner lieu à des moments particulièrement « interactifs » dans sa version publique !

Pourtant, ce n’est pas à titre personnel que Bénabar se soucie de son image pour la postérité, mais à l’échelle de sa génération tout entière. Dans Malgré tout, il admet que ses contemporains et lui-même sont moins « glorieux » que ceux du « siècle des Lumières » ou de la Révolution et, crise de la quarantaine aidant, il dresse un bilan qui semble plutôt négatif :

Moi qui frôle les quarante ans
J’ai pas fait progresser la science
J’découvrirai pas de continent
Faut voir les choses en face

C’est pareil pour mes copains
A nous tous on a inventé rien

Pourtant, il considère qu’ils ne sont « pas si mal » et méritent de laisser une trace de leur passage sur Terre :

Malgré tout,
J’aimerais qu’on se souvienne de nous

Le texte assez intemporel permettra à tout adulte, quel que soit son âge, de se reconnaître en ce quadragénaire qui souhaite pour lui et les siens « Une petite place dans un livre d’Histoire« . L’arrangement, composé essentiellement de cordes, est relativement dépouillé si on excepte quelques passages où les violons se montrent un peu envahissants. Mais la chanson dans son ensemble est très forte, émouvante sans sombrer dans le pathos, et plutôt optimiste malgré les inquiétudes que reflètent les premiers couplets.

Amour, amitié, solitude, dépression, identité collective, écologie, politique, travers de notre société en tous genres… l’album Infréquentable aborde une palette de thèmes très étendue et sous des formes très diverses – de l’humour un rien potache à la tragédie, en passant par le ton doux-amer typique de son auteur. Peut-on alors considérer ce nouvel opus comme résolument « différent » du reste de sa production ?

Personnellement je ne le pense pas : en dépit du cliché qui le poursuit, Bénabar ne s’est jamais contenté de raconter des scènes plus ou moins amusantes du quotidien - Le dîner étant sans doute sa chanson la plus emblématique dans cette catégorie. Majorette et Je suis de celles traitaient à leur façon de la solitude due à l’exclusion sociale ; Dis-lui oui et Tu peux compter sur moi évoquaient, elles aussi sous une forme bien particulière, les devoirs et contraintes liées à l’amitié ; dans Saturne et Ali et Félix, l’auteur nous livrait ses inquiétudes sur une société où le danger vient des « grands qui mangent les petits« … De même, Bénabar n’a pas attendu de « frôle[r] les quarante ans » pour se poser des questions existentielles liées à son âge : dans Bon anniversaire, qui racontait un « week-end en Bretagne » entre potes pour fêter ses trente ans, il se montrait déjà plutôt angoissé par ce passage vers une nouvelle décennie, lui le « minuscule Terrien« …

De même, et contrairement à ce qu’on a pu lire ici ou là, je ne trouve pas cet album plus « sombre » que les précédents, en tout cas pas plus que l’avant-dernier, Reprise des négociations, qui comportait déjà des titres aussi pessimistes que Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise ? et Triste compagne, ou faussement légers comme Le méchant de James Bond et Le fou rire. Le cliché d’un Bénabar bondissant en souriant d’une oreille à l’autre, largement représenté à la télévision, entretient sans doute le mythe du chanteur qui traite avec humour de sujets légers, presque à l’exclusion d’une production plus « sérieuse ».

Ce sont sans doute les arrangements qui démarquent le plus Infréquentable de ses prédécesseurs : les cordes y sont beaucoup plus présentes, particulièrement les violons qui produisent un effet un peu (trop ?) mélancolique sur certaines chansons, comme dans Malgré tout. Les cuivres et l’accordéon, omniprésents dans tous les autres albums, se font nettement plus discrets sur celui-ci, au détriment de l’ambiance festive de type cirque ou fanfare grâce à laquelle habituellement on identifie très vite un disque de Bénabar. Et c’est justement contre cet aspect « marque de fabrique » que l’auteur voulait lutter, pour éviter, selon sa propre expression, de « faire du Bénabar ».

Cependant, dans Infréquentable comme dans ses autres albums, la richesse des thèmes abordés ainsi que la qualité des textes et des musiques ne permettent pas le moindre doute : c’est bien « du Bénabar ». Et on ne s’en plaindra pas.

L’homme qui voulait vivre sa vie – Douglas Kennedy

Classé dans : Littérature générale,Livres — 21 août, 2008 @ 11:59

L'homme qui voulait vivre sa vie - Douglas KennedyBen Bradford a tout pour être heureux, aussi bien au niveau professionnel que privé : associé dans un cabinet d’avocats réputé de Wall Street, il gagne très bien sa vie. Suffisamment bien pour que son épouse, Beth, ait pu arrêter de travailler pour se consacrer pleinement à sa passion : l’écriture. Ils ont deux adorables bambins : Jack, quatre ans, et Josh, cinq mois. Que demander de mieux ?

Mais bien sûr, Ben n’est pas heureux. D’abord, il n’a jamais souhaité devenir avocat. Il n’a entrepris des études de droit que contraint et forcé par son père, qui se préoccupait de l’avenir du jeune homme à un niveau plus matérialiste que romantique… De crainte de se voir couper les vivres, le jeune homme n’a eu d’autre choix que de renoncer à sa seule vraie passion : la photographie. Arrivé à l’aube de la quarantaine, et bien des années après la mort de son père, Ben rage encore d’avoir sacrifié son hobby et ses ambitions artistiques au profit du confort matériel.

Son mariage ne se porte guère mieux : Beth et lui ne s’entendent plus guère. Elle semble même lui reprocher de l’avoir encouragée à cesser son activité professionnelle au profit de l’écriture, sous prétexte qu’elle n’est jamais parvenue à faire publier un seul de ses romans. Pour le punir de Dieu sait quoi, elle se réfugie régulièrement dans un mutisme absolu qui l’affecte encore plus que leurs disputes. Et Ben n’est pas encore au bout de ses peines, loin de là ! Quand il découvrira à quel point son avenir conjugal est compromis, sa réaction viscérale fera basculer sa vie en quelques minutes…

Ce billet ne vous apprendra rien de plus sur la suite de l’histoire, pour éviter de la « spoiler », c’est-à-dire de vous gâcher l’effet de surprise. Malheureusement l’éditeur a eu moins de scrupules à ce sujet… C’est pourquoi si ce résumé vous donne envie d’acheter ou d’emprunter L’homme qui voulait vivre sa vie, un bon conseil : ne lisez pas le quatrième de couverture, qui en révèle beaucoup trop !

Comme son titre l’indique, l’ambivalence entre nos aspirations de jeunesse et les dures réalités de la vie active constitue le thème principal de ce roman. Les personnages ne sont pas des martyrs, et ils ont bien conscience que beaucoup de leurs compatriotes aimeraient être à leur place. En même temps, ils ont perdu toutes leurs illusions de jeunesse et savent que s’ils ne font pas « quelque chose » pendant qu’il est encore temps, ils finiront totalement aigris. On leur a empêché de vivre leur vie comme ils le souhaitaient, et ils tentent désespérément de redresser la barre – au moins en partie…

L’homme qui voulait vivre sa vie est un très bon roman, facile et agréable à lire – sans les lourdeurs qu’on pouvait reprocher au Charme discret de la vie conjugale – mais sans sacrifier à la facilité : en racontant une histoire qui mêle habilement chronique familiale et thriller, Douglas Kennedy dénonce au passage pas mal des « vices » de la société dans laquelle il vit, et où personne n’est jamais tout à fait bon ni tout à fait mauvais. Les « méchants » et les « gentils » semblent ne pas exister de son point de vue, il n’y a que des gens normaux qui se débrouillent comme ils peuvent avec leur situation familiale, sociale et professionnelle. Ce sens de la nuance fait de ses romans des oeuvres riches à plus d’un titre, qui soulèvent bon nombre de questions sur la société américaine… et sur la nôtre puisque, en dépit d’un préjugé tenace, nous vivons tout de même sur la même planète !

A lire pour se distraire, s’évader dans des contrées que même les Américains méconnaissent souvent, et pour réfléchir – un peu…

Seven – David Fincher

Classé dans : Films — 13 août, 2008 @ 7:03

SevenL’inspecteur William Somerset (Morgan Freeman) n’est plus qu’à 7 jours de la retraite. Après 31 ans de bons et loyaux services, il a vu toutes les horreurs possibles et imaginables. Du moins le croit-il…

L’inspecteur David Mills (Brad Pitt), lui, fait figure de novice avec ses 5 ans d’expérience dans la police criminelle, et – circonstance agravante – en province. Ambitieux, il frétille d’impatience à l’idée de remplacer Somerset, qui visiblement ne l’apprécie guère. Son épouse Tracy (Gwyneth Paltrow) est nettement moins enthousiaste : l’ambiance de la grande ville l’angoisse et la déprime. Mais, considèrant que la carrière de son mari passe avant tout, elle prend son mal en patience.

Pour ses premiers pas dans ce nouveau contexte, Mills est servi : Somerset et lui doivent enquêter sur un meurtre particulièrement répugnant. La victime est éléphantesque, et son agonie, longue et douleureuse, semble être liée à la fois à son embonpoint et à la notion de gourmandise, inscrite comme une signature auprès du cadavre.

D’autres meurtres tout aussi atroces suivront, tous en rapport avec un des 7 péchés capitaux : paresse, orgueil, gourmandise, luxure, avarice, colère, envie. Les inspecteurs sont bien conscients que cette série macabre ne s’interrompra qu’après la 7ème victime. Ils doivent donc retrouver le serial killer au plus vite.

Seven mérite plus qu’aucun autre film le titre de « thriller » : l’angoisse, déjà bien présente au début de l’histoire, croît à mesure que de nouveaux meurtres sont commis, sans que la tension nerveuse ne retombe jamais – même au cours des scènes les plus calmes en apparence. La dernière partie, dont on croit deviner le contenu assez vite, se révèle totalement inattendue et provoque un profond sentiment de malaise qui perdure bien après l’apparition du générique de fin.

La violence est bien sûr omniprésente tout au long du film, mais d’une façon plus psychologique que visuelle : les images vraiment difficiles à supporter sont rares, proportionnellement à l’horreur des actes évoqués.

Les acteurs contribuent beaucoup à la réussite du film : Morgan Freeman, égal à lui-même, campe un personnage riche et complexe, qui a perdu ses illusions mais a conservé pour les victimes une empathie digne d’un débutant, sous son masque de vieux flic blasé. Brad Pitt est très convaincant aussi en jeune loup aux dents longues qui découvre le quotidien d’un inspecteur de police dans une grande ville américaine… Le binôme fonctionne parfaitement avec ces deux acteurs dénués de cabotinage malgré leur célébrité, qui ne tentent jamais de tirer la couverture à soi.

Seven est donc un excellent thriller, à déconseiller aux âmes trop sensibles, mais qu’on recommandera vivement à tout amateur de ce genre, dans la mesure où il en constitue un des meilleurs représentants !

Comme une tombe – Peter James

Classé dans : Livres,Polar / thriller — 4 août, 2008 @ 1:24

Comme une tombe - Peter JamesMichael Harrison est un homme heureux : il a cinq copains toujours prêts à faire les 400 coups avec lui, la société qu’il a créée avec l’un d’eux est de plus en plus prospère, et surtout, surtout, dans quatre jours il va épouser la femme de sa vie. Que rêver de mieux ?

Pourtant, ce soir, une rude épreuve l’attend : il va enterrer sa vie de garçon avec quatre de ses meilleurs amis. Il ne manque que Mark, son associé et l’organisateur de cette soirée, dont l’avion est en retard. Rien de grave a priori, si ce n’est que Michael a toujours eu un don particulier pour inventer des tours pendables, et qu’il a mis tous ses talents à contribution pour inventer des bizutages… originaux quand ses potes se sont mariés. Et ce soir, il craint un peu qu’ils lui fassent payer son humour très particulier…

Effectivement, les copains n’y vont pas de main-morte : après avoir fait la tournée des pubs dans une camionnette empruntée pour l’occasion, ils le conduisent dans une forêt, le placent dans un cercueil et l’enterrent dans une tombe qu’ils ont creusée la veille. Puis ils repartent en hurlant de rire, décidés à le laisser mariner deux bonnes heures avant de revenir le libérer. Mais le destin et l’alcool en décident autrement : quelques minutes plus tard, leur véhicule percute à grande vitesse une bétonnière. Bilan : trois morts et un blessé (très) grave.

Les chances de survie de Michael reposent désormais sur Mark, la seule personne vivante et consciente qui sache où se trouve le futur marié…

Comme une tombe est le premier roman de Peter James qui mette en scène le commissaire Roy Grace (le second étant La mort leur va si bien, également chroniqué sur ce blog). Doté par nature d’une grande empathie pour les victimes et leur famille, Grace est particulièrement sensible à la détresse d’Ashley, la fiancée de Michael : en effet, lui-même souffre depuis des années de la disparition soudaine de son épouse Sandy – toujours inexpliquée à la fin de La mort leur va si bien. Ce drame personnel, lié aux scrupules permanents du commissaire vis-à-vis des personnes qu’il doit interroger, en font un personnage vraiment charismatique, très loin de l’image souvent dure des « héros » de polars. Les personnages secondaires sont peut-être un peu moins convaincants, notamment son confrère et ami Glenn Branson, qui ressemble un peu trop au « meilleur copain du héros » typique des séries télévisées : superficiel, rigolo, un peu immature… et Black, comme pour respecter les quotas !

Mais ce roman est avant tout un thriller, et des meilleurs : bien rythmé, il tient en haleine du début à la fin, tout en respectant des temps de respiration pendant lesquels la psychologie des personnages est approfondie. Le pitch de départ, « attirant » dans la mesure où il correspond à une phobie récurrente, est bien développé et évolue d’une façon tout à fait inattendue.

Un excellent roman, supérieur peut-être à La mort leur va si bien. On attend avec impatience le troisième !

MàJ 25.07.13 : plusieurs mois après avoir lu ce livre et après l’avoir chroniqué, j’ai eu la chance de rencontrer Peter James au Salon du Livre de Paris. Ce monsieur est charmant, sympathique et très accessible. Au cours de notre discussion, il m’a raconté une anecdote assez terrifiante sur la conception de Comme une tombe : pour pouvoir décrire les angoisses d’un homme enterré vivant avec le maximum de réalisme possible, il s’est fait enfermer lui-même dans un cercueil pendant une demi-heure ! Je l’ai félicité pour son courage, précisant que je n’aurais jamais supporté une telle épreuve parce que je suis un peu claustrophobe, il m’a répondu : « Mais moi aussi je le suis ! Ça a été la pire demi-heure de ma vie ! ».

Quel courage et quel dévouement pour son art, quand même ! Rien que pour ça, il méritait le succès de son roman !

Shutter Island – Dennis Lehane

Classé dans : Livres,Polar / thriller — 30 juillet, 2008 @ 2:37

Shutter Island - Dennis LehaneLes marshals Teddy Daniels et Chuck Aule se rendent en bateau sur Shutter Island. Cette île a pour particularité d’abriter l’hôpital psychiatrique Ashcliffe, qui a pour pensionnaires les malades mentaux les plus dangereux des Etats-Unis, la plupart ayant commis des meurtres atroces.

Une de ces malades, Rachel Solando, s’est évadée. Cette femme a noyé ses trois enfants, un à un, puis a installé leurs corps sur les chaises de la cuisine, comme si de rien n’était. Elle a toujours nié son acte, et même le fait que ses enfants soient morts.

Au-delà de l’ambiance angoissante, les deux marshalls sont intrigués : comment Solando a-t-elle réussi à s’échapper de sa cellule, bien évidemment verrouillée de l’extérieur ? Un tel « exploit » semble impossible sans la complicité d’un membre du personnel. Tous sont donc suspects aux yeux des enquêteurs. A commencer par le docteur Sheehan, qui a quitté l’île tôt le matin après l’arrivée des marshalls, au mépris de toutes les règles régissant une enquête. Mais il n’est pas le seul dont le comportement soit un peu trouble : le docteur Cawley, qui était le « thérapeute de première intervention » de Rachel Solando, ne semble pas très coopératif non plus. Et que penser du docteur Naehring, qui dès le premier contact provoque les deux hommes avec un discours décalé et agressif ? En fait, personne n’a l’air très content de la présence de Teddy et Chuck sur l’île. Ni très motivé pour retrouver la fugitive, d’ailleurs. Comme si des travaux plus importants occupaient les habitants de Shutter Island.

On ne peut pas dire que ce roman soit haletant : le rythme est assez lent, et beaucoup de passages semblent exagérément étirés. Voire inutiles, comme certains dialogues un peu interminables sur des sujets qui n’ont rien à voir avec l’intrigue. On s’ennuie donc parfois au cours de la lecture. Mais on est largement récompensé de notre patience grâce au dernier quart du roman, dont il est impossible de révéler le moindre élément sans gâcher complètement une fin éblouissante. Qui non seulement rachète les lenteurs du reste du roman, mais surtout les justifie !

Je n’en dirai pas plus, sinon : « Lisez ce roman, vous ne le regretterez pas ! »

Divine providence – Donald Westlake

Classé dans : Livres,Polar / thriller — 29 juillet, 2008 @ 2:39

Divine providence - Donald WestlakeFred Fitch, paisible documentaliste new-yorkais, est un spécialiste de l’arnaque. Non, ce n’est pas un escroc : malheureusement pour lui, il se trouve dans le mauvais camp, celui des arnaqués. Sa crédulité est pathologique, si bien qu’il distribue son argent sans compter à toute personne qui lui en fait la demande sous les prétextes les plus invraisemblables. Le pire, c’est qu’il est suffisamment intelligent pour avoir pleinement conscience de ses tares…

Sur ce, il apprend un jour qu’il vient d’hériter de la somme de… trois cent dix-sept mille dollars, de son oncle Matt. Le problème, c’est qu’il ne connaît pas cet oncle Matt, et n’en a même jamais entendu parler. Néanmoins, il accepte l’héritage et devient riche du jour au lendemain.

Il apprend alors que son oncle n’est pas mort (seulement) d’un cancer, comme on le lui avait dit, mais « aussi » d’un coup derrière la tête avec un objet contondant… Ce détail biographique, plus quelques autres liés à la réputation sulfureuse de son parent commencent à semer le doute dans l’esprit de Fitch : était-ce une bonne idée d’accepter une telle somme d’argent d’une personne dont il ne soupçonnait même pas l’existence ? Le doute ne fait que croître quand il est victime de divers incidents inédits (même) pour lui, comme se faire mitrailler par des gangsters, perdre l’amie qui l’hébergeait pour cause d’enlèvement, être suivi par une limousine quand il marche dans la rue, puis poursuivi par des gens à la mine patibulaire, au point de devoir jouer les cascadeurs pour les semer… Heureusement que ses amis sont là pour le soutenir ! Mais peut-on vraiment avoir des amis quand on est doté d’un compte en banque aussi fourni ? Et dans l’affirmative, comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

Divine providence est avant tout une comédie : le personnage de Fred Fitch est à peu près aussi réaliste que celui de François Pignon dans nos latitudes, et sa principale ambition est de nous faire rire à ses dépens. La série d’arnaques dont il est victime, surtout au début de l’histoire, est impensable, au point que le lecteur est tenté de lui crier : « Mais ne lui donne pas d’argent, imbécile, c’est un escroc ! ». Les réflexions de Fitch, qui ne se fait plus aucune illusion sur lui-même, sont souvent savoureuses :

Désormais, quoi qu’il advienne, je ne pouvais compter que sur moi-même.
Ce n’était pas une pensée rassurante. J’avais conscience de mes capacités et de mes limites, et je savais laquelle des deux listes était la plus longue.
(p. 120)

Ou, quand il reçoit un tract lui demandant :

Avez-vous jamais été la victime d’un des dix-huit mille escrocs qui se livrent annuellement à leur néfaste activité aux Etats-Unis ?

Il répond en son for intérieur :

Ce n’était pas d’un des dix-huit mille escrocs que (moi, Fred Fitch, crétin honoraire) j’avais été victime, mais des dix-huit mille, sans compter ceux qui n’avaient pas été recensés ! (p. 223)

De son propre aveu, il est tout aussi dégourdi avec les femmes. Quand l’une d’elles s’installe chez lui sans lui demander son avis, il redoute la nuit qui arrive :

Je ne pensais qu’à mon lit, imaginant les dispositions qu’elle avait décidé de prendre pour la nuit. Je ne me considérais pas particulièrement puritain et si techniquement je n’étais pas puceau, mon abstinence durait depuis si longtemps que j’en étais revenu – du moins, à titre honorifique – à un état tout à fait virginal. Aussi, l’idée de sauter entre les draps en compagnie d’une ancienne strip-teaseuse (…) que je ne connaissais que depuis quelques heures (…) me paralysait. (p. 72)

Ce roman comporte donc beaucoup de scènes – d’action ou de réflexion – très amusantes. Mais la succession de gags finit par lasser un peu, d’autant que l’intrigue est assez mince. On sent que l’auteur lui-même la considère comme tout à fait secondaire par rapport aux portraits qu’il dresse de ses personnages, lesquels semblent sortir tout droit d’une BD, à l’instar du « héros ».

Une lecture agréable et sympathique, donc, mais qui ne laisse pas un souvenir impérissable, si ce n’est celui d’un bon moment de détente.

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