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Critiques littéraires, cinématographiques et musicales

Archive pour la catégorie 'Littérature générale'

« Arrête avec tes mensonges » – Philippe Besson

Posté : 20 février, 2017 @ 11:22 dans Littérature générale, Livres | Pas de commentaires »

arrete_mensongesQuatrième de couverture :

Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges ». J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.

Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.

Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

À travers le récit autobiographique d’un amour de jeunesse, Philippe Besson met en scène un combat implacable entre vérité et mensonge.

Au cours d’une interview dans un lieu public, le narrateur aperçoit un jeune homme qu’il pense reconnaître. Il se précipite pour le rattraper et vérifier son identité. L’homme se retourne, et…

Ce narrateur, c’est Philippe Besson lui-même, comme il nous l’indique avec élégance dès les premières lignes  :

Un jour, je peux dire quand exactement, je connais la date, avec précision, un jour je me trouve dans le hall d’un hôtel, dans une ville de province, un hall qui fait office de bar également, je suis assis dans un fauteuil, je discute avec une journaliste, entre nous une table basse, ronde, la journaliste m’interroge au sujet de mon roman, Se résoudre aux adieux, qui vient de sortir, (…)

Se résoudre aux adieux est bien un roman de Philippe Besson, paru aux éditions Julliard en juillet 2006. Le lecteur curieux ou connaisseur pourra donc authentifier l’événement et même le dater avec une relative précision. Dès lors, l’aspect autobiographique du récit ne fait plus aucun doute.

A moins bien sûr qu’il ne s’agisse d’un subterfuge pour nous donner l’illusion de la réalité. L’auteur serait alors très joueur et se donnerait beaucoup de peine pour donner le change, car tout au long du roman, de nombreuses précisions biographiques et bibliographiques émailleront le récit, qui nous permettront de le « pister » au cours de sa carrière. Nous admettrons donc que cet opus, désigné officiellement comme un roman, est en fait un récit autobiographique assumé, le premier du genre pour Philippe Besson.

Il s’agit d’une histoire d’amour entre deux lycéens. Deux garçons. Vers le milieu des années 80. En 2017, et particulièrement pour les très jeunes gens, il n’est sûrement pas facile de briser la barrière des préjugés. A cette époque, dans un village, cela devait paraître insurmontable.

En 1984, le jeune Philippe est un élève modèle qui fait la fierté de ses parents. Pourtant il ne semble pas avoir une image de lui-même très valorisante. Même avec le recul, l’adulte semble porter un regard désabusé et un peu cruel sur l’adolescent qu’il était :

J’ai dix-sept ans.
Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans (…)

Je suis élève en terminale C au lycée Élie-Vinet de Barbezieux.
Ça n’existe pas, Barbezieux. (…)

Enfin, qui se rappelle les terminales C ? On dit S aujourd’hui, je crois. Même si ce sigle ne recouvre pas la même réalité. (…)

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Cette année-là, il tombe amoureux d’un élève de son lycée, un garçon ténébreux, « taiseux », beau, mystérieux, auquel il n’a jamais eu l’occasion d’adresser la parole. Il sait juste son nom : Thomas Andrieu. Il ne peut même pas imaginer que le jeune homme puisse s’intéresser à lui, dans le cas improbable où celui-ci aurait la même orientation sexuelle que lui.

Ce garçon, à l’évidence, n’est pas pour moi. Et même pas parce que je ne serais pas assez séduisant, pas assez attirant. Simplement parce qu’il est perdu pour les garçons. Il n’est pas fait pour eux, pour ceux comme moi. Ce sont les filles qui le gagneront.

Et pourtant l’impensable se produit : Thomas lui donne rendez-vous à la pause de midi, dans un bistro éloigné du lycée. Leur relation évoluera très vite, avec la spontanéité, la violence, les non-dits et les maladresses de l’adolescence. Particulièrement quand la relation adolescente doit demeurer secrète, comme une maladie honteuse. Que penseraient les parents, les autres élèves, la communauté du village ? Comment réagiraient-ils ? Pour Thomas, la question ne se pose même pas : dès le départ, il impose le secret comme une condition absolue, lui qui paraissait pourtant si détaché, si sûr de lui. Philippe, lui, a accepté son homosexualité dès qu’il en a pris conscience, à l’âge de onze ans, et en tire même une certaine fierté :

Je ne suis pas du tout catastrophé par cette révélation. Au contraire, elle m’enchante. D’abord, parce qu’elle se joue à l’abri des regards et que les enfants raffolent des jeux secrets, de la clandestinité qui renvoie les adultes à l’écart. (…) Enfin, parce que je devine que cette situation scelle ma différence. Ainsi, je ne ressemblerai pas à tous les autres. (…) Je cesserai d’être l’enfant modèle.

Cet aspect assumé se retrouve tout au long du récit : l’homosexualité n’en est pas le thème central, elle est à la fois omniprésente et reléguée à l’arrière-plan. Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, qui pourrait tout aussi bien avoir lieu entre un homme et une femme pour peu que cette relation soit contrariée, quelle qu’en soit la raison. On est plus proche de la problématique de Roméo et Juliette que de ce qu’on appelle aujourd’hui la « littérature gay », pour autant que ce terme ait le moindre sens.

« Arrête avec tes mensonges » est avant tout un superbe roman, qui prend littéralement aux tripes. Je ne suis pas très portée sur les histoires d’amour en littérature, parce qu’elles me semblent souvent soit mièvres, soit inutilement érotiques, parfois carrément glauques. Dans ce dernier opus de Philippe Besson, rien n’est escamoté : ni la sexualité, décrite parfois de façon très explicite, ni la force des sentiments. Mais on ne sombre jamais dans le mélo ni dans le voyeurisme. On vit avec l’auteur son bonheur, ses craintes, ses angoisses, son chagrin, son espoir, on ressent ses émotions comme s’il était notre meilleur ami et qu’il se confiait à nous directement.

Philippe Besson a toujours su créer une forte empathie pour ses personnages. Dans ce roman où il incarne un des deux personnages principaux, celle-ci est portée à son comble. Peut-être parce qu’on sait dès le départ que l’histoire est réelle et par sympathie pour l’auteur, mais pas seulement. « Arrête avec tes mensonges » réunit et explique tous les thèmes récurrents dans ses précédents romans et leur donne une force supplémentaire.

Le grand Stephen King a écrit au sujet de sa saga-fleuve La Tour sombre qu’elle était « le Jupiter du système solaire de [son] imagination ». On pourrait en écrire autant de ce roman pourtant très court, pour l’œuvre de Philippe Besson. On peut en tout cas le qualifier de chef-d’œuvre sans hésiter.

Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

Posté : 22 janvier, 2017 @ 12:28 dans Littérature générale, Livres | Pas de commentaires »

article353Quatrième de couverture :

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec.

Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

 

Il fallait oser. Attribuer un titre aussi technique et tristounet à une œuvre littéraire, a priori ça ressemblait à un suicide éditorial. Cette audace n’a pas empêché Article 353 du code pénal de faire partie des livres les plus attendus de cette rentrée de janvier, ni d’obtenir dès sa sortie un succès correspondant à cette attente.

Heureusement, l’incipit est intriguant et nous plonge – si on peut dire – dans une atmosphère plus proche du thriller que du document juridique :

Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

Le narrateur révèle qu’il a poussé Lazenec par-dessus bord, l’a laissé se débattre dans l’eau glacée, puis est revenu au port « comme si de rien n’était », selon ses propres termes. Sans état d’âme. Avec le même flegme, il est rentré chez lui et a attendu tranquillement que la police vienne l’arrêter, à la suite de la découverte du cadavre de Lazenec. Enfin, interrogé par le juge, il ne nie rien. Au contraire il explique tout, comme si la possibilité qu’on lui offrait de s’exprimer enfin le soulageait, après des années de silence et de colère rentrée.

La construction de ce roman évoque vaguement un épisode de la série Columbo : dès le départ on sait qui est le meurtrier et comment il a assassiné sa « victime ». Aucun suspens à ce niveau-là. Il n’y a même pas vraiment d’enquête, puisque le « coupable » est tout de suite passé aux aveux. La majorité du roman se déroule donc dans le bureau du juge, où Kermeur rembobine le fil de l’histoire, des années avant cette sortie en mer fatidique, et raconte comment il en est arrivé à commettre un tel geste.

Si le langage de Kermeur évoque le langage parlé, il n’en est pas moins très littéraire, trop par moments pour qu’on puisse conserver cette illusion d’oralité. Pourtant en tant que lecteur on a plus l’impression d’écouter un témoignage que de lire un roman, comme si on assistait à ce huis clos derrière le mythique miroir sans tain cher au polar. Quand le juge interrompt le coupable pour poser une question, celle-ci correspond souvent à celle qu’on était en train de se poser, renforçant ainsi cette impression fascinante d’assister à la confrontation, voire d’y participer.

La taille, le style et la construction de ce roman invitent à le lire rapidement, d’une traite idéalement. On tourne les pages avec une certaine fébrilité, dans l’attente impatiente de toute nouvelle information susceptible de nous aider à comprendre comment cet homme qui semble plutôt candide et même un peu terne a pu se transformer en un assassin aussi dépourvu de scrupules.

C’est le deuxième roman de Tanguy Viel que je lis, après La disparition de Jim Sullivan qui m’avait déjà charmée par son originalité et son style. Je pense qu’à la suite de ces deux excellentes expérience cet auteur ne tardera pas à réapparaître dans ce blog !

 

Pétronille – Amélie Nothomb

Posté : 30 août, 2014 @ 7:46 dans Littérature générale, Livres | 3 commentaires »

PetronilleQuatrième de couverture :

« Au premier regard je la trouvai si jeune que je la pris pour un garçon de quinze ans. »

Ma critique :

Amélie Nothomb nous a habitués depuis longtemps à ces petites phrases énigmatiques, encadrées en principe de guillemets – citation oblige – en lieu et place des résumés fournis qui ornent habituellement les quatrièmes de couverture. Celle-ci nous présente le personnage qui donne son titre au roman : Pétronille, jeune femme  au physique et au look un peu androgynes, âgée de 22 ans au moment où débute l’histoire. Le lecteur découvrira vite que l’aspect physique n’est qu’un élément parmi tant d’autres qui rendent ce personnage plutôt inclassable.

La narratrice est une certaine… Amélie Nothomb, qui au début de l’histoire est confrontée à un grave problème : si elle adore le champagne, elle déteste le boire seule, et elle se cherche donc « un convignon ou une convigne », c’est-à-dire un compagnon qui, au lieu de partager avec elle le pain – comme le suggère l’étymologie du mot – l’aidera à consommer le produit de la vigne. Car la jeune Belge fraichement débarquée à Paris estime que « Dans la Ville lumière, il doit y avoir quelqu’un avec qui boire la lumière. »

Elle finira donc par trouver ce quelqu’un, en la personne de Pétronille. Les deux femmes deviennent vite amies, mais on ne serait pas dans un roman d’Amélie Nothomb si leur relation évoluait en un long fleuve tranquille. La jeune fille se révèle aussi « pittoresque » que son prénom, pour le moins décidée, avec une tendance dominatrice dont la narratrice, un peu trop accommodante, fera plus d’une fois les frais.

Il serait dommage d’en dévoiler plus, même s’il ne s’agit pas d’un thriller, ni même d’un roman qui repose essentiellement sur les rebondissements. Comme toujours, l’histoire est déjantée tout en gardant un côté vraisemblable, si bien qu’on se demande tout au long de la lecture quelle en est la part autobiographique – question d’autant plus évidente que la narratrice porte le nom de l’auteur, et lui correspond en de nombreux aspects connus. Mais ce qui fait le sel de ce « récit » (?), c’est le style inimitable d’Amélie Nothomb, constitué à la fois d’une fausse simplicité et d’une certaine préciosité sans jamais tomber dans la prétention, d’autant qu’il est souvent au service d’une féroce autodérision envers son auteur. On se surprend donc à rire à de nombreuses reprises, voire à éclater de rire à certains passages, situation particulièrement gênante quand on lit le roman, seule, dans un lieu public – c’est du vécu…

La fin de ce roman est un peu controversée, pour employer un terme à la mode. Personnellement je l’ai adorée, et elle m’a valu un fou rire et un grand moment de solitude à la terrasse d’un restaurant parisien… C’est la seule raison pour laquelle je ne remercie pas totalement Mme Nothomb pour ce roman, un de ses meilleurs à mon avis.

Au revoir là-haut – Pierre Lemaitre

Posté : 6 novembre, 2013 @ 3:13 dans Littérature générale, Livres | 3 commentaires »

Couverture de Au revoir là-hautQuatrième de couverture :

Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d’eux.

Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants.

Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant devenu une « gueule cassée », est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l’exclusion. Refusant de céder à l’amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d’une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence… Et élever le sacrilège et le blasphème au rang des beaux-arts.

Bien au delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, ce roman est l’histoire caustique et tragique d’un défi à la société, à l’État, à la famille, à la morale patriotique, responsables de leur enfer. Dans la France traumatisée de l’après guerre qui compte son million et demi de morts, ces deux survivants du brasier se lancent dans une escroquerie d’envergure nationale d’un cynisme absolu.

Ma critique :

J’ai entendu parler de ce roman bien avant sa sortie le 21 août, en fait dès le début de l’été. On le présentait déjà comme le livre événement de la rentrée littéraire, et même comme un favori potentiel pour le Goncourt ! Autant dire que j’attendais avec impatience de pouvoir le lire, tout en craignant d’être déçue après le battage médiatique qui en avait été fait. Ce ne fut pas le cas, loin s’en faut : je l’ai dévoré et me suis régalée d’un bout à l’autre. Puis j’ai suivi attentivement les sélections des prix de la rentrée – ce que je ne fais jamais habituellement – et enfin ce lundi 4 novembre j’ai sauté de joie devant mon poste de télé en entendant Didier Decoin prononcer le nom de Lemaitre en tant que nouveau prix Goncourt ! L’événement m’a encouragée à reprendre ce blog là où je l’avais (dé)laissé il y a plusieurs semaines…

Comme l’indique le quatrième de couverture, les personnages principaux de Au revoir là-haut sont deux rescapés de la guerre de 14-18. Enfin, rescapés… Pour Edouard, ce terme semble presque ironique, tellement les blessures qu’il a ramenées de la guerre sont lourdes : il est devenu ce qu’on n’appelle pas encore à cette époque une « gueule cassée ». Sa situation est d’autant plus douloureuse – dans tous les sens du terme – qu’il est issu d’une famille riche et n’a connu jusque là qu’une vie confortable et sans soucis, malgré des relations tendues avec son père. Albert, lui, a failli mourir tout à la fin du conflit et a été sauvé par Edouard, qui est devenu de ce fait son meilleur ami, un ami dont il se sent perpétuellement redevable.

Si les deux compères avaient rêvé d’un retour triomphal, ils vont en être pour leurs frais : ils comprendront très vite – avant même leur démobilisation – que les notions d’héroïsme, de patriotisme, de justice et de reconnaissance de la patrie sont des valeurs toutes relatives. En effet, la France qu’ils retrouvent après ces années de cauchemar est plus soucieuse de rendre hommage à ses défunts qu’à ses survivants, beaucoup plus encombrants, et bien moins présentables avec leurs blessures de guerres apparentes et souvent effrayantes. De plus, comment réintégrer professionnellement une telle quantité d’hommes actifs, dont beaucoup souffrent de handicaps et de traumatismes plus ou moins graves ? On leur rendrait bien les postes qu’ils ont dû quitter pour partir au combat, mais ce serait priver de travail leurs remplaçants, qui n’ont pas démérité en leur absence… Personne ne leur reproche d’avoir survécu, bien sûr, mais le comportement de la population à leur égard leur suggère qu’ils auraient peut-être mieux fait de ne pas revenir…

Edouard et Albert mettront un certain temps à prendre conscience de l’ambiguïté de leur situation, puis de sa gravité, avant de perdre leurs dernières illusions. Edouard aura alors une idée à la fois brillante et hérétique : puisque la Nation a profité d’eux jusqu’au sacrifice, ils profiteront de la Nation en retournant à leur avantage ces mêmes valeurs qu’on leur a tant serinées : patriotisme et reconnaissance de la Patrie envers ses soldats tombés au champ d’honneur. A la guerre comme à la guerre, en quelque sorte !

Ce résumé ne donne qu’une vague idée de l’atmosphère qui se dégage de Au revoir là-haut, qui m’a souvent fait penser à Victor Hugo, celui des Misérables et plus encore de L’homme qui rit. Je n’ai évoqué jusqu’ici qu’Edouard et Albert, mais les personnages « secondaires » sont tout aussi intéressants que les deux protagonistes, pittoresques à nos yeux de gens du XXIe siècle tout en restant réalistes, souvent outrés sans jamais en devenir caricaturaux. L’histoire elle-même – celle avec un petit h – semble parfois trop « hénaurme » pour qu’on y croie complètement, et pourtant elle repose sur une large part de vérité non seulement sur la Première Guerre Mondiale elle-même, mais aussi sur les malversations qui en ont découlé. Le mélange de cruauté et d’humour (noir) qui règne d’un bout à l’autre du roman ne font qu’ajouter à l’ambiguïté de l’histoire, à laquelle on serait bien en peine d’accoler une étiquette : roman historique, psychodrame, comédie dramatique, fable féroce ? Au revoir là-haut est tout ça à la fois, pour le plus grand bonheur du lecteur qui ne sait plus où donner de l’émotion !

Cerise sur le gâteau : Pierre Lemaitre a annoncé récemment qu’il prévoyait non seulement d’en écrire une suite, mais en plus de l’utiliser comme point de départ d’une fresque sur le XXe siècle, à la façon de Balzac ou Zola en leur temps. Si les prochains romans demeurent de cette qualité, on les attend de pied ferme !

Le sermon sur la chute de Rome – Jérôme Ferrari

Posté : 22 août, 2013 @ 5:07 dans Littérature générale, Livres | 2 commentaires »

Le sermon sur la chute de Rome - Jérôme Ferrari dans Littérature générale sermont_chute_rome-159x300Quatrième de couverture :

Dans un village corse perché loin de la côte, le bar local est en train de connaître une mutation profonde sous l’impulsion de ses nouveaux gérants. A la surprise générale, ces deux enfants du pays ont tourné le dos à de prometteuses études de philosophie sur le continent, pour, fidèles aux enseignements de Leibniz, transformer un modeste débit de boissons en « meilleur des mondes possibles ». Mais c’est bientôt l’enfer en personne qui s’invite au comptoir, réactivant des blessures très anciennes ou conviant à d’irréversibles profanations des êtres assujettis à des rêves indigents de bonheur, et victimes, à leur insu, de la tragique propension de l’âme humaine à se corrompre.

Entrant, par-delà les siècles, en résonance avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres, Jérôme Ferrari jette, au fil d’une écriture somptueuse d’exigence, une lumière impitoyable sur la malédiction qui condamne les hommes à voir s’effondrer les mondes qu’ils édifient et à accomplir, ici-bas, leur part d’échec en refondant sans trêve, sur le sang ou les larmes, leurs impossibles mythologies.

Ma critique :

Un homme âgé regarde une photo de famille où il ne figure pas, bien qu’elle représente sa mère et sa fratrie. Et pour cause : il n’était pas encore né au moment de la prise de vue. Cette observation minutieuse fait ressurgir dans son esprit des images de sa petite enfance, sous la forme bien particulière que revêtent les vieux souvenirs : sous une forme désordonnée en apparence, mais qui suit une logique personnelle pour le « penseur ».

Tel est le début de ce roman, et quel début ! Les dix premières pages donnent l’impression que l’auteur teste la résistance de son lecteur. Et, de fait, il faut une certaine opiniâtreté pour arriver au bout de cette longue introduction constituée d’un seul paragraphe. Le style évoque un peu Gabriel Garcia Marquez, voire Marcel Proust, autant dire qu’il peut rebuter de prime abord… Est-ce d’ailleurs un hasard si le vieillard se prénomme Marcel ?

On peut être tenté dans un premier temps de tourner les pages avec un peu d’avance sur la lecture, en espérant que la suivante verra la fin du pavé, voire de feuilleter rapidement le livre pour vérifier si le reste du roman est plus aéré. Et pourtant, un peu à notre insu, la magie opère en cours de route et on en vient à s’intéresser à la biographie et aux états d’âme de Marcel, le patriarche de cette famille que l’on va suivre tout au long du récit. Enfin, passée l’inquiétude que peut susciter son style particulier, on appréciera la beauté du langage de Jérôme Ferrari.

Puis on entre dans une narration plus classique – et plus facile à lire – qui décrit le présent : une femme nommée Hayet quitte discrètement le bar corse dans lequel elle travaillait, et disparaît sans explications. Du jour au lendemain, il faut lui trouver un remplaçant. Après quelques péripéties, le bistro va être sauvé par deux jeunes gens : Mathieu, le petit-fils de Marcel, un jeune homme élevé à Paris mais qui a passé toutes ses vacances en Corse, et son ami d’enfance Libéro qui, lui, a toujours vécu en Corse et a récemment émigré à Paris pour entrer à l’Université. Tous deux ont choisi d’abandonner leurs études de philosophie pour reprendre le bar. De leurs études avortées ils ont retenu surtout la notion de « meilleur des mondes » chère à Leibnitz, qu’il veulent recréer dans ce qu’ils considèrent comme étant le paradis sur Terre.

On devine dès le début qu’ils vont être déçus, comme le sont la plupart des idéalistes une fois confrontés à la réalité. Tout au long du roman on va suivre l’évolution psychologique, sociale, et sexuelle – entre autres – de ces deux jeunes gens particulièrement innocents à leur arrivée sur l’île. En parallèle, on va retrouver régulièrement Marcel, tantôt dans le présent du récit, tantôt sous forme de flash-backs qui vont nous aider à comprendre son comportement actuel, notamment au niveau des relations qui « l’unissent » à son petit-fils. Et on découvrira Aurélie, la soeur de Mathieu, une archéologue qui fait des fouilles en Algérie, plus précisément à Annaba. Le nom antique de cette ville est Hippone, la cité dont Saint Augustin était évêque au Ve siècle, et où il prononça son fameux « sermon sur la chute de Rome ».

Saint Augustin est bien sûr omniprésent tout au long du roman, bien au-delà du titre : chaque début de chapitre comporte une citation du philosophe, Mathieu et Libéro l’étudient à l’université, et les fouilles d’Aurélie fourniront des occasions supplémentaires de l’évoquer. Mais heureusement pour la plupart d’entre nous, il n’est pas obligatoire de connaître l’œuvre originale pour apprécier ce « Sermon sur la chute de Rome » du XXIe siècle, d’autant que Jérôme Ferrari, lui-même professeur de philosophie, se charge de combler nos lacunes. Le rapport entre l’histoire de cette famille, celle de la France contemporaine et le sermon du philosophe se dévoilera progressivement, pour apparaître d’une façon limpide à la fin du roman.

J’ai beaucoup apprécié Le sermon sur la chute de Rome, que j’avais pourtant abordé avec une certaine méfiance pour les raisons décrites au début de ce billet : je ne suis plus habituée à lire des textes aussi compacts, et surtout des phrases aussi longues, entrecoupées de simples virgules ; je craignais donc de ne pas tenir longtemps à ce rythme. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. J’ai réalisé en cours de lecture que mes passages préférés étaient les flash-backs qui évoquaient la vie de Marcel, d’une part en raison de l’aspect biographique particulièrement intéressant, mais aussi et surtout parce que j’ai fini par me prendre au jeu de ces phrases longues de plus d’une page parfois, celles-là même qui m’avaient rebutées dans un premier temps. Or, ce style est particulièrement présent dans ces flash-backs, tandis que le récit de l’histoire présente est écrit d’une façon plus « moderne », avec des phrases plus courtes et une ponctuation plus habituelle. J’ai trouvé très intéressant ce travail stylistique sur les différentes périodes de l’histoire de cette famille.

Le sermon sur la chute de Rome a obtenu le prix Goncourt 2012.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Harper Lee

Posté : 8 août, 2013 @ 3:19 dans Littérature générale, Livres | 3 commentaires »

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur - Harper Lee dans Littérature générale ne-tirez-pas-sur-l-oiseau-moqueur-184x300Quatrième de couverture :

Dans une petite ville d’Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre et rigoureux, cet avocat est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche.

Ce bref résumé peut expliquer pourquoi ce livre, publié en 1960 – au cœur de la lutte pour les droits civiques -, connut un tel succès. Il ne suffit pas en revanche à comprendre comment ce roman est devenu un livre culte aux Etats-Unis et dans bien d’autres pays. C’est que, tout en situant son sujet en Alabama à une époque bien précise – les années 1930 -, Harper Lee a écrit un roman universel sur l’enfance confrontée aux préjugés, au mensonge, à la bigoterie et au mal. Racontée par Scout avec beaucoup de drôlerie, cette histoire tient du conte, de la court story américaine et du roman initiatique. Couronné par le Prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur s’est vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde entier.

Ma critique :

Ce roman fait partie de ces classiques qu’on a l’impression de connaître avant même d’en avoir lu la première ligne, alors qu’il a été publié il y a une cinquantaine d’années « seulement », et que son auteur est toujours de ce monde. Il est donc difficile de l’aborder sans préjugés, d’ailleurs largement positifs dans ce cas précis : on sait surtout qu’il traite du ségrégationnisme dans le sud des Etats-Unis au début des années 30, et que l’histoire est vue à travers le regard d’une petite fille.

L’aspect enfantin est présent dès le début : la petite Scout, devenue adulte, mentionne un événement qui n’aura lieu qu’à la fin du roman et, pour en déterminer les causes profondes, revient sur les trois années qui ont précédé l’incident en une sorte de double flash-back. Elle nous raconte sa vie de petite fille aux côtés de son frère aîné et d’un père aimant, avec les jeux, les disputes, les petits drames et surtout avec l’éveil de la conscience qui caractérise cet âge.

La notion de ségrégation raciale arrive très tard dans le roman, et tout en douceur : à peine apprend-on que le père, avocat, va défendre un Noir, que tout de suite on repasse aux préoccupations enfantines. On n’entre dans le vif du sujet qu’à la moitié du roman, qui dépeint le procès et ses conséquences.

Je l’avoue tout net : je me suis beaucoup ennuyée au cours de ma lecture, et dans l’ensemble je suis assez déçue par Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, dont j’attendais beaucoup plus. Je trouve déjà que la première partie, essentiellement consacrée au quotidien des enfants, est inutilement longue. Même si certaines notions essentielles pour la suite y sont abordées – notamment celle de la tolérance – elles ne suffisent pas à justifier qu’autant de pages soient consacrées à la vie de ces « mioches », qui n’a rien de passionnante. La postface d’Isabelle Haussier fournit peut-être un début d’explication : l’auteur aurait présenté plusieurs nouvelles à son agent littéraire, qui lui a conseillé d’en développer une en roman. On peut imaginer que cet artifice est lié à la sensation de déséquilibre que dégage l’ensemble du livre. Mais je dois dire, au risque de me faire lyncher par les nombreux admirateurs de ce roman, que la première moitié m’a plus fait penser à un épisode de La petite maison dans la prairie qu’à un ouvrage traitant d’un sujet extrêmement grave aux niveaux sociétal et historique ! (Aïe ! Non, pas la tête…)

La deuxième partie, qui entre enfin dans le vif du sujet avec le procès du jeune Noir, est bien sûr plus intéressante. Le procès lui-même est captivant, mais il s’étale sur moins d’une centaine de pages – sans doute la nouvelle d’origine – et le reste du roman, consacré aux répercussions de cet événement, m’a à nouveau un peu ennuyée.

Je pense que mon relatif désintérêt est dû surtout au décalage entre le contexte historique dans lequel ce livre a été publié – Etats-Unis, 1960 – et celui qui correspond à mon époque. En 1960, les états du Sud étaient encore partiellement régis par les lois Jim Crow, lois ségrégationnistes basées sur la doctrine « separate but equal » – « séparés mais égaux » -, qui sera reprise plus tard en Afrique du Sud sous le nom « Apartheid »… La dernière de ces lois ne sera abolie qu’en 1964… C’est dire comme ce genre de roman était à la fois courageux et indispensable en tant qu’outil pédagogique – il est d’ailleurs encore largement étudié dans les collèges et lycées américains. Il montre notamment à quel point dans cette formule déjà nauséabonde, seul l’adjectif « separate » était vraiment respecté, au détriment complet de la notion « equal »

A notre époque et dans nos pays européens, la notion d’égalité raciale et ethnique fait partie des lois, et en principe est une évidence pour la majorité des citoyens. Pour la minorité restante il n’y a sans doute rien à faire, et ce n’est pas un roman aussi « limpide » et bien intentionné qui peut les amener à réfléchir – pour autant que ces gens réfléchissent…

Je m’attendais donc à une histoire plus complexe, moins « enfantine » si j’ose dire. Dans cette optique je prévois de lire bientôt Home de Toni Morrison – et quelques autres romans de cette grande dame -, puis sans doute un jour La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, qui traitent plus ou moins du même sujet. J’ai choisi de commencer par Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur parce que c’est un peu « l’ancêtre » sur ce thème, j’ai hâte de découvrir maintenant des romans plus récents, et peut-être plus adaptés à notre époque !

Le livre de Joe – Jonathan Tropper

Posté : 25 juillet, 2013 @ 9:33 dans Littérature générale, Livres | Pas de commentaires »

Le livre de Joe - Jonathan Tropper dans Littérature générale livre_de_joe-183x300Quatrième de couverture :

Après dix-sept ans d’absence, Joe revient à Bush Falls, le patelin de son enfance. Couronné par le succès d’un livre qui ridiculisait ses voisins, il se heurte à l’hostilité d’une ville entière, bien décidée à lui faire payer ses écarts autobiographiques. Entre souvenirs et fantômes du passé, Joe va devoir affronter ses propres contradictions et peut-être enfin trouver sa place.

Ma critique :

Avant d’aborder la lecture du Livre de Joe, je ne connaissais de Jonathan Tropper que l’adaptation cinématographique de son roman Tout peut arriver, un film hilarant, merveilleusement servi par Jack Nicholson et Diane Keaton. Le souvenir que j’en garde et la réputation de l’auteur m’ont donné à penser que ce roman serait aussi une comédie, impression encore renforcée par la citation du quatrième de couverture : « Mélanger ainsi humour et nostalgie est une prouesse rare, un vrai délice ! » (Charlotte Roux).

Or, si l’humour est bien présent dans ce roman, il n’en est pas l’aspect principal, loin s’en faut. Les raisons du retour de Joe, déjà, n’incitent pas à la franche rigolade : son père vient d’être victime d’une attaque et se trouve plongé dans le coma. Dès son arrivée à Bush Falls, l’hostilité de ses habitants, durement malmenés dans son « roman » autobiographique, se manifeste sous une forme plus qu’agressive avant de tourner à la violence physique. Entre son frère Brad et lui, les relations sont tout aussi tendues, quoique d’une façon plus civile en apparence. On peut comprendre la rancoeur de Brad, « héros » involontaire de l’incipit du roman :

« Quelques mois seulement après le suicide de ma mère, je suis entré dans le garage à la recherche de mon gant de baseball et j’ai découvert Cindy Posner à genoux en train de pratiquer avec ardeur une fellation sur mon frère aîné, Brad, appuyé contre l’établi de notre père. »

En apercevant le narrateur alors âgé de treize ans, la jeune fille pique une crise d’hystérie avec injures à l’appui, sobrement commentée par Joe un peu plus loin :

« Peut-être Cindy aurait-elle fait l’effort de mieux se maîtriser si elle avait su que, des années plus tard, cet incident se verrait immortalisé dans le premier chapitre de mon roman autobiographique à succès ainsi que dans l’inévitable adaptation cinématographique qui [...] suivit peu après. »

Situation d’autant plus gênante que l’ex jeune couple est aujourd’hui marié et parents d’un jeune homme…

Si les premiers chapitres font ressortir l’aspect comique de la situation, la suite devient plus grave : l’hostilité de son entourage oblige Joe, d’abord indigné, à se remettre en questions et à prendre conscience des vraies conséquences de ses écrits. Ce roman « vieux » d’une dizaine d’années aborde ainsi un sujet très actuel, en tout cas en France : celui de la liberté d’expression des romanciers par rapport à leurs personnages, quand ceux-ci existent vraiment.

Mais Le livre de Joe traite aussi de thèmes plus universels tels que les liens familiaux, l’amitié, l’amour, l’adolescence, l’homosexualité, la maladie et la mort, omniprésente tout au long de l’histoire. Ainsi que la nostalgie, en effet, ou plus généralement la mémoire qui est forcément subjective, sélective et fluctuante, surtout quand certains événements du présent nous obligent à regarder en arrière. L’écrivain, qui est resté un peu « adulescent » dans son esprit et sa façon de vivre, sera amené à considérer sous un autre angle les épisodes les plus marquants de sa jeunesse, et à relativiser l’opinion qu’il s’était forgée sur certaines personnes de son entourage.

Bien qu’il soit très différent de ce que j’imaginais, j’ai adoré ce roman que j’ai lu d’une traite, comme on le fait avec un thriller. Pour moi il constitue une excellente première approche de cet auteur, que vous retrouverez sûrement bientôt dans ce blog !

Freedom – Jonathan Franzen

Posté : 7 février, 2012 @ 9:10 dans Littérature générale, Livres | Pas de commentaires »

Freedom - Jonathan Franzen dans Littérature générale Freedom-198x300Quatrième de couverture :

Patty sera la femme idéale, c’est décidé. Mère parfaite, épouse aimante et dévouée, cette ex-basketteuse a fait, en l’épousant, le bonheur de Walter Berglund, de St. Paul (Minnesota). En devenant madame Berglund, Patty a renoncé à son goût pour les bad boys, à commencer par Richard Katz, un rocker dylanien qui se trouve être aussi le meilleur ami de Walter.

Freedom raconte l’histoire de ce trio amoureux et capture le climat émotionnel, moral et politique des États-Unis entre entre 1970 et 2010 avec une incroyable virtuosité. Anatomie d’un mariage, ce livre propose une méditation sur les déceptions et les compromis auxquels se trouvent confrontés ces baby-boomers qui avaient voulu changer le monde. C’est aussi l’acte d’accusation le plus féroce qu’on ait vu depuis longtemps sur ce qu’est devenue l’Amérique.

Ma critique :

Ce roman se lit facilement et avec beaucoup de plaisir, malgré deux aspects qui peuvent intimider et rebuter : il est très long (719 pages !), et il ne s’y passe pas grand-chose… A ce stade certains sont déjà passés à la critique suivante ! Pour ceux qui restent : un peu bizarrement, on ne s’ennuie jamais : on entre tout naturellement dans cette famille et on s’intéresse à chacun de ses membres, qu’on finit par connaître beaucoup mieux qu’ils se connaissent entre eux. Ceci n’est d’ailleurs pas très difficile, tant règne le manque de communication entre mari et femme, parents et enfants, sans même parler des amis… et plus si affinités !

Au-delà de leur problèmes affectifs, les personnages s’inscrivent bien sûr dans un contexte historique, social et culturel et, dans la mesure où le roman se déroule sur une trentaine d’années, ils composeront avec l’opposition républicains-démocrates typique de la politique américaine, l’écologie, la libération sexuelle, et des événements historiques comme, entre autres, la guerre d’Irak.

Mais le roman reste avant tout focalisé sur une famille qui se débat avec les caractéristiques de son époque, et non sur l’histoire d’un pays à travers une famille qui servirait de prétexte. C’est sans doute la raison pour laquelle on suit avec beaucoup d’intérêt le moindre rebondissement de la vie de ces personnages qui sont tout sauf des héros ou des salauds : ce sont juste des gens comme vous et moi qui affrontent des problèmes similaires à ceux que nous vivons tous les jours.

No et moi – Delphine de Vigan

Posté : 21 janvier, 2012 @ 7:18 dans Littérature générale, Livres | 5 commentaires »

No et moi - Delphine de Vigan dans Littérature générale No_et_moi-185x300Quatrième de couverture :

No et moi, c’est une rencontre merveilleuse avec Lou, adolescente surdouée de 13 ans. Coincée entre une mère à la dérive et un père qui force la bonne humeur, elle aborde sa 1ère année de lycée avec réticence et timidité jusqu’à sa rencontre avec No…

Un regard nouveau sur le monde des SDF, un mélange de clairvoyance et de naïveté sur la pauvreté. Une bulle de douceur.

Ma critique :

On s’attache immédiatement à Lou, cette petite fille surdouée mais trop intelligente pour entretenir de bonnes relations avec les enfants de son âge. Et on ne peut que compatir au malheur de No qui, à peine plus âgée que Lou, vit au jour le jour la dure réalité de la rue. Enfin, il y a Lucas, le camarade de classe de Lou, l’adolescent presque adulte qui connaît aussi un certain manque affectif, même si son isolement semble moins tragique que celui de No. Ces trois-là sont amis pour… la vie ? C’est du moins ce qu’ils pensent. Mais qu’est-ce que l’amitié à leur âge ? Ils le découvriront au cours de leur expérience commune.

En arrière-plan, il y a les parents de Lou : après le drame qui a frappé leur famille quelques années avant que ne démarre l’histoire, ils tentent laborieusement de surmonter leur chagrin, avec plus de réussite pour le père que pour son épouse. La rencontre avec No sera déterminante pour la cohésion de leur famille.

Le principal intérêt de ce roman réside en la relation complexe qui va se développer entre les cinq protagonistes principaux : amitié, amourette, désir, amour conjugal, parental et filial, voire empathie et / ou pitié… Chacun va découvrir les autres et se découvrir des sentiments et des ressources insoupçonnés jusqu’alors. Ces interactions vont permettre à chacun d’évoluer individuellement et collectivement.

On a beaucoup comparé ce roman à L’élégance du hérisson de Muriel Barbery, sans doute en référence au personnage principal : une surdouée d’une douzaine d’années et mal dans sa peau dans les deux cas. Mais No et moi fait plus enfantin, voire naïf, et pour tout dire on croit moins aux personnages qui, à l’exception de Lou, paraissent un peu transparents. Les différentes péripéties (dont on ne dévoilera rien) semblent parfois assez tirées par les cheveux, à la limite du crédible. Mais la lecture de ce roman reste agréable et sympathique, et donne à réfléchir sur divers sujets de société – dont bien sûr celui des sans-abris.

Le cas Sneijder – Jean-Paul Dubois

Posté : 14 janvier, 2012 @ 11:33 dans Littérature générale, Livres | Pas de commentaires »

Le cas Sneijder - Jean-Paul Dubois dans Littérature générale cas_sneijder2-204x300Quatrième de couverture :

Victime d’un terrible, et rarissime, accident d’ascenseur dans une tour de Montréal, Paul Sneijder découvre, en sortant du coma, qu’il en est aussi l’unique survivant : sa fille bien-aimée, Marie, est morte avec les autres passagers. Commence alors pour Paul Sneijder une étrange retraite spirituelle qui le conduit à remettre toute son existence en question. Tout lui devient peu à peu indifférent jusqu’au jour où, à la recherche d’un job, il tombe sur l’annonce qui va lui sauver la vie…

Ma critique :

Ce roman baigne dans une étrange atmosphère : l’horrible accident qui fait basculer la vie de Sneijder est tragique sans ambiguïté, et on s’attend à assister à la lente résurrection psychologique d’un homme brisé, aux deux sens du terme.

Le « cas Sneijder » est beaucoup plus complexe. Avant même l’accident, certains éléments de la vie de ce personnage renseignent sur la faiblesse de son caractère, notamment au détriment de sa fille. On ne devrait donc pas être étonné que, après le drame, son deuil prenne une tournure aussi… atypique : au lieu de développer une phobie des ascenseurs, il se passionne pour l’histoire et la technique de cet accessoire urbain, qu’il semble peu à peu idolâtrer plutôt que rejeter. Puis il se reconvertit professionnellement d’une façon pour le moins surprenante, et semble y trouver un certain plaisir teinté de dégoût.

Ce dernier point résume à lui tout seul le dernier roman de Jean-Paul Dubois : le personnage principal semble « incompréhensible », aussi bien pour son entourage que pour le lecteur. On ne comprend ni sa passivité excessive, ni ses choix souvent masochistes en apparence – comme s’il voulait se punir de la mort de sa fille alors que lui-même a survécu -, en tous les cas ses motivations demeurent mystérieuses. C’est sans doute la raison pour laquelle on a du mal à s’intéresser à son sort : le seul sentiment fort qu’il inspire au lecteur est une énorme envie de le secouer pour qu’il se défende contre un entourage abject – trop abject, d’ailleurs, pour qu’on y croie vraiment – qui ne fait que l’enfoncer dans son malheur. La mollesse du « héros » et le caractère extrême des autres personnages empêchent une réelle immersion dans le roman, qui par ailleurs ne manque pas d’intérêt de façon ponctuelle.

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