Lire, Voir, Ecouter…

Critiques littéraires, cinématographiques et musicales

Archive pour janvier, 2017

Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

Posté : 22 janvier, 2017 @ 12:28 dans Littérature générale, Livres | Pas de commentaires »

article353Quatrième de couverture :

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec.

Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

 

Il fallait oser. Attribuer un titre aussi technique et tristounet à une œuvre littéraire, a priori ça ressemblait à un suicide éditorial. Cette audace n’a pas empêché Article 353 du code pénal de faire partie des livres les plus attendus de cette rentrée de janvier, ni d’obtenir dès sa sortie un succès correspondant à cette attente.

Heureusement, l’incipit est intriguant et nous plonge – si on peut dire – dans une atmosphère plus proche du thriller que du document juridique :

Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

Le narrateur révèle qu’il a poussé Lazenec par-dessus bord, l’a laissé se débattre dans l’eau glacée, puis est revenu au port « comme si de rien n’était », selon ses propres termes. Sans état d’âme. Avec le même flegme, il est rentré chez lui et a attendu tranquillement que la police vienne l’arrêter, à la suite de la découverte du cadavre de Lazenec. Enfin, interrogé par le juge, il ne nie rien. Au contraire il explique tout, comme si la possibilité qu’on lui offrait de s’exprimer enfin le soulageait, après des années de silence et de colère rentrée.

La construction de ce roman évoque vaguement un épisode de la série Columbo : dès le départ on sait qui est le meurtrier et comment il a assassiné sa « victime ». Aucun suspens à ce niveau-là. Il n’y a même pas vraiment d’enquête, puisque le « coupable » est tout de suite passé aux aveux. La majorité du roman se déroule donc dans le bureau du juge, où Kermeur rembobine le fil de l’histoire, des années avant cette sortie en mer fatidique, et raconte comment il en est arrivé à commettre un tel geste.

Si le langage de Kermeur évoque le langage parlé, il n’en est pas moins très littéraire, trop par moments pour qu’on puisse conserver cette illusion d’oralité. Pourtant en tant que lecteur on a plus l’impression d’écouter un témoignage que de lire un roman, comme si on assistait à ce huis clos derrière le mythique miroir sans tain cher au polar. Quand le juge interrompt le coupable pour poser une question, celle-ci correspond souvent à celle qu’on était en train de se poser, renforçant ainsi cette impression fascinante d’assister à la confrontation, voire d’y participer.

La taille, le style et la construction de ce roman invitent à le lire rapidement, d’une traite idéalement. On tourne les pages avec une certaine fébrilité, dans l’attente impatiente de toute nouvelle information susceptible de nous aider à comprendre comment cet homme qui semble plutôt candide et même un peu terne a pu se transformer en un assassin aussi dépourvu de scrupules.

C’est le deuxième roman de Tanguy Viel que je lis, après La disparition de Jim Sullivan qui m’avait déjà charmée par son originalité et son style. Je pense qu’à la suite de ces deux excellentes expérience cet auteur ne tardera pas à réapparaître dans ce blog !

 

La Maison des feuilles – Mark Z. Danielewski

Posté : 18 janvier, 2017 @ 6:24 dans Fantastique, Livres | Pas de commentaires »

maison-feuilles-couvQuatrième de couverture :

Johnny a trouvé un mystérieux manuscrit à la mort d’un vieil homme aveugle. Il décide de le mettre en forme et de l’annoter de façon très personnelle. Le texte se présente comme un essai sur un film, le Navidson Record, réalisé par Will Navidson, un photoreporter, lauréat du prix Pulitzer. Will, qui vient d’emménager avec sa famille dans une maison en Virginie, filme son installation, réalisant une sorte de «home movie». Tout s’annonce bien jusqu’à ce qu’il découvre une pièce qui n’existait pas. Passé l’étonnement, il se rend à une évidence troublante : la maison est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Navidson tente d’explorer les lieux mais, après avoir manqué se perdre, il engage des explorateurs professionnels. L’horreur commence alors. Aussi bien pour les membres de l’expédition que pour le lecteur – lui-même égaré dans le dédale des notes qui envahissent les pages comme un lierre maléfique.

Que cache la maison ? Quel est ce grondement qu’elle émet de temps en temps ? Pourquoi Johnny a-t-il ces cicatrices ? Pourquoi le manuscrit de Zampanó semble-t-il le rendre fou ?

À la fois jeu de piste, récit fantastique, dérive personnelle, essai faussement académique, La Maison des feuilles a pour effet de changer progressivement le lecteur en apprenti sorcier, monteur de salle obscure, détective amateur, spectateur. Une lecture littéralement habitée.

Un film culte mais introuvable, sur un sujet a priori bien anodin : l’emménagement d’une famille classique dans une maison banale à première vue… mis à part le fait qu’elle « pousse » de l’intérieur, tout en conservant les mêmes dimensions et aspect extérieurs. Et si on fait abstraction d’un autre détail : certaines pièces sont présentes ou non suivant si on les observe depuis une autre pièce ou depuis le jardin…

Un vieil homme qui a consacré une partie de sa vie à enquêter sur ce film. Un homme beaucoup plus jeune qui n’a rencontré le vieillard qu’après son décès, s’est emparé de ses manuscrits et les étudie avec la même passion obsessionnelle que son prédécesseur, comme s’il était lui aussi happé par la maison

Une maison qui n’est mentionnée qu’en bleu tout au long du récit, y compris dans le titre…

Avant même d’ouvrir le livre, le lecteur pressent que La Maison des feuilles ne sera pas un roman comme les autres. Ni même un « roman-fantastique-ayant-pour-thème-une-maison-avec-des-phénomènes-surnaturels » comme les autres.  S’il a la curiosité de le feuilleter, ses soupçons se confirmeront très vite à la vue de pages de ce genre :

maison-feuilles-extrait-1

… ou de ce genre :

maison-feuilles-extrait-2

Il sera rassuré de constater que certaines pages sont (presque) normales, et que d’autres ne comportent que quelques mots et se lisent donc très vite et facilement, comme celles-ci :

maison-feuilles-extrait-3

Et à l’instar de Navidson explorant sa propre maison, le lecteur pénètrera timidement dans ce pavé de plus de 700 pages, à la fois craintif et excité par la perspective de cette exploration. Son rythme de lecture sera très saccadé en raison de la mise en page irrégulière, qui le forcera parfois à revenir en arrière, à basculer ou tourner le livre de 180° pour suivre des bouts de textes disposés dans tous les sens, à chercher une note de bas de page dont il ne trouve pas la source dans le texte principal, si bien qu’à certains moments il aura plus l’impression de jouer que de lire au sens classique du terme. Et il ne s’agirait effectivement que d’un jeu si la forme ne dépendait pas aussi étroitement du fond, c’est-à-dire de l’action, de l’endroit où les personnages se trouvent, de leur état d’esprit, et autres circonstances que je ne dévoilerai pas ici. Il suffit peut-être de préciser que le père de l’auteur était un cinéaste indépendant, et qu’on en trouve des traces dans l’œuvre du fils : outre l’omniprésence du film Navidson record, on notera l’importance particulière accordée à l’aspect visuel, inhabituelle pour un roman, et bien sûr son aspect innovant et audacieux, très loin d’une écriture commerciale.

Tout ce qui précède pourrait décourager par avance un candidat à la lecture, et pourtant ce n’est pas le but. D’abord, précisons qu’il s’agit avant tout d’un roman fantastique avec un suspens permanent, y compris dans ses passages les plus complexes à déchiffrer. Et même cette difficulté de progression rend l’histoire encore plus intéressante, parce que l’auteur sait ménager ses effets, nous ralentir quand nous sommes impatients de découvrir la suite, puis nous libérer en aérant au maximum ses pages quand nous étions sur le point d’abandonner la partie. De ce fait, on ne s’ennuie jamais, ou du moins pas longtemps, et chaque digression ou difficulté est récompensée par un rebondissement palpitant, si bien qu’on ne peut plus s’arrêter.

Si j’avais un réel reproche à faire à ce roman, ce serait sa fin qui à mon avis n’est pas à la hauteur du reste. Mais le trajet pour y parvenir est si bon qu’on s’en consolera, et en aucun cas on ne regrettera le voyage.

 

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