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Critiques littéraires, cinématographiques et musicales

Archive pour novembre, 2013

Au revoir là-haut – Pierre Lemaitre

Posté : 6 novembre, 2013 @ 3:13 dans Littérature générale, Livres | 3 commentaires »

Couverture de Au revoir là-hautQuatrième de couverture :

Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d’eux.

Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants.

Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant devenu une « gueule cassée », est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l’exclusion. Refusant de céder à l’amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d’une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence… Et élever le sacrilège et le blasphème au rang des beaux-arts.

Bien au delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, ce roman est l’histoire caustique et tragique d’un défi à la société, à l’État, à la famille, à la morale patriotique, responsables de leur enfer. Dans la France traumatisée de l’après guerre qui compte son million et demi de morts, ces deux survivants du brasier se lancent dans une escroquerie d’envergure nationale d’un cynisme absolu.

Ma critique :

J’ai entendu parler de ce roman bien avant sa sortie le 21 août, en fait dès le début de l’été. On le présentait déjà comme le livre événement de la rentrée littéraire, et même comme un favori potentiel pour le Goncourt ! Autant dire que j’attendais avec impatience de pouvoir le lire, tout en craignant d’être déçue après le battage médiatique qui en avait été fait. Ce ne fut pas le cas, loin s’en faut : je l’ai dévoré et me suis régalée d’un bout à l’autre. Puis j’ai suivi attentivement les sélections des prix de la rentrée – ce que je ne fais jamais habituellement – et enfin ce lundi 4 novembre j’ai sauté de joie devant mon poste de télé en entendant Didier Decoin prononcer le nom de Lemaitre en tant que nouveau prix Goncourt ! L’événement m’a encouragée à reprendre ce blog là où je l’avais (dé)laissé il y a plusieurs semaines…

Comme l’indique le quatrième de couverture, les personnages principaux de Au revoir là-haut sont deux rescapés de la guerre de 14-18. Enfin, rescapés… Pour Edouard, ce terme semble presque ironique, tellement les blessures qu’il a ramenées de la guerre sont lourdes : il est devenu ce qu’on n’appelle pas encore à cette époque une « gueule cassée ». Sa situation est d’autant plus douloureuse – dans tous les sens du terme – qu’il est issu d’une famille riche et n’a connu jusque là qu’une vie confortable et sans soucis, malgré des relations tendues avec son père. Albert, lui, a failli mourir tout à la fin du conflit et a été sauvé par Edouard, qui est devenu de ce fait son meilleur ami, un ami dont il se sent perpétuellement redevable.

Si les deux compères avaient rêvé d’un retour triomphal, ils vont en être pour leurs frais : ils comprendront très vite – avant même leur démobilisation – que les notions d’héroïsme, de patriotisme, de justice et de reconnaissance de la patrie sont des valeurs toutes relatives. En effet, la France qu’ils retrouvent après ces années de cauchemar est plus soucieuse de rendre hommage à ses défunts qu’à ses survivants, beaucoup plus encombrants, et bien moins présentables avec leurs blessures de guerres apparentes et souvent effrayantes. De plus, comment réintégrer professionnellement une telle quantité d’hommes actifs, dont beaucoup souffrent de handicaps et de traumatismes plus ou moins graves ? On leur rendrait bien les postes qu’ils ont dû quitter pour partir au combat, mais ce serait priver de travail leurs remplaçants, qui n’ont pas démérité en leur absence… Personne ne leur reproche d’avoir survécu, bien sûr, mais le comportement de la population à leur égard leur suggère qu’ils auraient peut-être mieux fait de ne pas revenir…

Edouard et Albert mettront un certain temps à prendre conscience de l’ambiguïté de leur situation, puis de sa gravité, avant de perdre leurs dernières illusions. Edouard aura alors une idée à la fois brillante et hérétique : puisque la Nation a profité d’eux jusqu’au sacrifice, ils profiteront de la Nation en retournant à leur avantage ces mêmes valeurs qu’on leur a tant serinées : patriotisme et reconnaissance de la Patrie envers ses soldats tombés au champ d’honneur. A la guerre comme à la guerre, en quelque sorte !

Ce résumé ne donne qu’une vague idée de l’atmosphère qui se dégage de Au revoir là-haut, qui m’a souvent fait penser à Victor Hugo, celui des Misérables et plus encore de L’homme qui rit. Je n’ai évoqué jusqu’ici qu’Edouard et Albert, mais les personnages « secondaires » sont tout aussi intéressants que les deux protagonistes, pittoresques à nos yeux de gens du XXIe siècle tout en restant réalistes, souvent outrés sans jamais en devenir caricaturaux. L’histoire elle-même – celle avec un petit h – semble parfois trop « hénaurme » pour qu’on y croie complètement, et pourtant elle repose sur une large part de vérité non seulement sur la Première Guerre Mondiale elle-même, mais aussi sur les malversations qui en ont découlé. Le mélange de cruauté et d’humour (noir) qui règne d’un bout à l’autre du roman ne font qu’ajouter à l’ambiguïté de l’histoire, à laquelle on serait bien en peine d’accoler une étiquette : roman historique, psychodrame, comédie dramatique, fable féroce ? Au revoir là-haut est tout ça à la fois, pour le plus grand bonheur du lecteur qui ne sait plus où donner de l’émotion !

Cerise sur le gâteau : Pierre Lemaitre a annoncé récemment qu’il prévoyait non seulement d’en écrire une suite, mais en plus de l’utiliser comme point de départ d’une fresque sur le XXe siècle, à la façon de Balzac ou Zola en leur temps. Si les prochains romans demeurent de cette qualité, on les attend de pied ferme !

 

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